Roger Dautais : « La tendresse des pierres ».

Publié le par LMPG

 

L'hiver est long. Je ne suis pas sorti depuis une semaine, faisant avec une santé moyenne et un moral du même acabit qui accompagne le tout. Sentant mes forces revenir, je décide de rejoindre la côte pour les tester et les mettre à l'épreuve. Il fait froid et humide avec un 2° au-dessus de zéro. Je traverse la plaine au nord de Caen. Elle borde le littoral et s'élève doucement jusqu'à découvrir un large paysage marin qui s'étend au Nord -Est jusqu’au Havre, situé à 60 kilomètres et sur le Nord-Ouest, la suite de la Côte de Nacre et ses villages les pieds dans le sable. Lorsque j'arrive sur la plage choisie, un vent du nord glacial me saisit. Pour un retour au métier, c'est un bon retour tonique. Dès que je mets le pied dans le sable, je trace une petite spirale dont le but est de mobiliser mon énergie pour la suite de la journée. Il fait trop froid pour continuer à créer. J'entreprends de marcher, marcher, jusqu'à ce que je me réchauffe. Je commence par remonter vers l'Est. La plage est immense et vide. Aucune âme en peine sur cette grève que la mer vient de quitter il y a deux heures à peine. Le sable s'essuie par les petites rigoles d'eau de mer qu'il retient et lâche, on dirait, à regrets. A vrai dire, je pense surtout au froid et aucune idée d'installation ne me vient d'emblée. Le soleil fait quelques apparitions entre les très beaux nuages qui tapissent le ciel tout en épargnant l'horizon. Le paysage est grandiose et j'y suis bien malgré le froid. Un sentiment de liberté nait en moi, à chaque fois que je marche dans ces immensités de sable. J'oblique vers la mer et marche encore un bon quart d’heure avant de retourner vers ces masses sombres aperçues tout à l'heure au niveau de l'estran. J'arrive dans un champ de pierres, plutôt petites mais qui me donne immédiatement envie d'élever quelques cairns. C'est alors que je découvre des morceaux de fer rouillés, sortant du sol, sur lesquels se sont collés de petits coquillages. Étranges formes qui peuvent se transformer en redoutables pièges pour les baigneurs à marée haute. Impossible de les arracher ni de les ébranler. Je devine que sous le sable, elles font partie d'objets métalliques assez grands. Des vestiges de la guerre ? Je ne sais pas. Nous sommes ici sur les plages du Débarquement du 6 Juin 1944 en Normandie, secteur Anglais de Gold Beach. 25000 Anglais y débarquèrent et perdirent 113 hommes le Jour J. Comment l'oublier ?

J'ai à ma disposition, ces ferrailles jaillies du sol et des pierres. C'est peu et suffisant à la fois. L'équilibre de la grosse pierre de base sur ces ferrailles me demande du temps et de la patience. Je travaille à genoux pour avoir plus de précision dans le geste.

Cela se joue au millimètre près et il est facile de comprendre que le reste du cairn doit progresser pierre par pierre, toutes posées avec délicatesse. Je réalise ainsi cet ensemble que j'appelle : dialogue, car je l'imagine bien naître entre ces deux cairns perchés. Et puis les autres vont suivre, de plus grande taille avec des pierres nettement plus lourdes que je dois manipuler avec précaution, sur de petites distances pour ménager ma santé. Mais enfin, en prenant des précautions, ça va.

Le soleil est caché derrière les nuages. La lumière faiblit aussitôt et la température également. Je suis gelé. Je fais des aller-retour sur l'estran et je découvre deux pierres dont les formes m'intéressent. Je les prends et m'aperçois que, collées ensemble, elle me donnent l'impression d'avoir des sentiments de tendresse, l'une pour l'autre. Je me souviens d'avoir gardé une longueur de cordeau rouge dans mon sac à dos et je m'en sers pour les lier comme on peut l'être par des sentiments. Il me reste à les déposer sur une roche, face à la mer. Je m’assois et regarde, simplement. Je trouve cette scène très belle. Manque le soleil pour la lumière. Cela arrive souvent mais je lui en veux pas. Quelques minutes plus tard, les nuages le dévoilent et j'ai juste le temps de réaliser quelques photos avant qu'il ne se cache, cette fois définitivement. Je pense alors à la tendresse des pierres et à leurs histoires que nous devrions parfois copier.  

 

Cible


 

L’oiseau sauvage nous épiait, nous
qui étions deux à reconsidérer,
inertes, le chemin parcouru dans la chair.
Les villes intérieures, les bagages ficelés,
le manque de mouvement, simplement
l’idéale stupeur d’aller en reconnaissance
au fond, au tréfonds, sans qu’il soit
question d’agonie, de perte ou de noirceur
inutile.
Je procédai aux derniers préparatifs, sous
l’œil fixe de l’oiseau noir
qui vole et qui fixe, conscience exilée
toujours égale à ce que nous projetions d’être.

Fabrice Farre
   


Pour aller sur le site magique de Roger Dautais : http://rogerdautais.blogspot.fr/ .

 

Commenter cet article